Carnet de recherche
Contexte & histoire

Pourquoi ce livre ?

Des Comtours d'Apchon à la Révolution, l'histoire féodale, religieuse et sociale du nord de la Haute-Auvergne qui a donné naissance à cette collection.

L'objet de cet ouvrage est de retracer la généalogie des familles nobles et bourgeoises de la partie nord de la Haute-Auvergne, principalement avant la Révolution, en s'efforçant de relier l'histoire familiale, le statut social, la richesse, les modes de vie, les métiers et les coutumes, avec l'histoire de la région, voire celle de la France. Il s'appuie et complète les ouvrages des érudits auvergnats ou locaux qui traitent essentiellement de la noblesse, sans recherche d'exhaustivité sur une zone précise.

Une zone à la croisée de trois provinces

La zone couverte est principalement bornée au sud par Pleaux et Salers, au nord par Champs et Lanobre, à l'ouest par la Dordogne et à l'est par Apchon, Cheylade, Saint-Hippolyte et Condat. Notre aire d'étude est constituée de la partie nord de la Haute-Auvergne, actuellement le Cantal, à laquelle quelques paroisses de Basse-Auvergne situées au nord de la Rhue ont été adjointes à la Révolution : Beaulieu, Champs, Lanobre. L'aire inclut également Bort qui, bien qu'étant en Limousin, est connectée à la Haute-Auvergne tant pour des raisons logistiques (le pont sur la Dordogne), commerciales (foires et marchés), que religieuses — le prieuré de Bort et celui de Menet dépendaient du doyen de Mauriac.

Selon les auteurs anciens, le rude climat de ce pays de montagnes se retrouvait aussi dans les mœurs violentes des habitants. La Haute-Auvergne est bien distincte de la Basse-Auvergne, dont les villes de plaine comme Riom, Clermont, Montferrand ou Issoire bénéficient d'un climat plus propice aux cultures et de facilités de communication. Ces dernières sont conquises par le pouvoir royal au début du XIIIe siècle, la Haute-Auvergne restant très largement indépendante, et davantage tournée vers le Limousin, voire le sud-ouest pour la zone d'Aurillac.

Cette zone est disputée au Moyen Âge entre les seigneurs de la Haute-Auvergne, l'évêque de Clermont aux pouvoirs temporels très étendus, le roi de France, et de hauts seigneurs du Limousin comme les Ventadour. Cela a un impact direct sur l'organisation juridique du territoire et, on le verra, sur les recherches généalogiques. L'émiettement du territoire en paroisses, chacune dépendant de seigneurs distincts et donc d'unités administratives différentes, surprend de nos jours : si le bailliage de Salers, après son transfert au XVIe siècle depuis Saint-Martin-Valmeroux, couvre une vingtaine de paroisses autour de Salers de façon à peu près homogène, on sera surpris de voir Le Vigean ou Jaleyrac, pourtant situées à l'ouest de Salers, ressortir d'Aurillac, bien plus au sud, tandis que Champs, Lanobre ou Saignes ressortent de Clermont. Certaines paroisses relèvent, hameau par hameau, de Clermont, Riom, Aurillac ou Saint-Flour — le cas le plus typique étant Riom-ès-Montagnes.

Les premières traces, avant l'an mille

Les premières traces écrites datent du haut Moyen Âge et ont été conservées par l'Église ou les abbayes. La Charte dite de Clovis, datée selon les experts du IXe ou Xe siècle, fournit une liste de redevances dues à l'abbaye Saint-Pierre-le-Vif de Sens, et concerne les possessions du monastère de Mauriac en Haute-Auvergne. Elle montre que les paroisses actuelles existent déjà à l'époque ; on y cultive le seigle, le blé et l'avoine, quoiqu'en quantité réduite. On y élève des vaches « grasses », surtout dans les territoires d'altitude propices à la pousse de l'herbe. Chaque serf doit verser environ un dixième de sa récolte au monastère, et réaliser des corvées de transport, peut-être liées à l'exploitation forestière ou à la vinade, corvée ancestrale due au seigneur pour qu'il puisse remplir ses tonneaux de vin chaque année. Les noms de famille n'existent pas encore ; ils n'apparaîtront qu'aux XIe et XIIe siècles.

Avant le XIIe siècle, la région est pour ainsi dire indépendante des comtes d'Auvergne, et les seigneurs locaux vivent hors de tout contrôle. Seule l'Église parvient à obtenir repentance de certains de leurs crimes, comme en attestent les donations des suzerains, souvent sur leur lit de mort, de terres ou de châteaux à l'Église ou aux monastères — celui d'Aubazine, de Tulle ou d'Uzerche en Limousin, celui de Conques en Rouergue, ou celui de Sauxillanges en Basse-Auvergne. Ces abbayes constituent pour ainsi dire notre seule source écrite avant 1250 ; on notera qu'elles sont toutes implantées hors de la Haute-Auvergne, bien qu'à proximité. Les seigneurs partent à la croisade — la première est prêchée par le pape Urbain à Clermont en 1095 — mais c'est surtout la septième croisade qui voit la noblesse d'Auvergne accompagner le roi Saint Louis en 1249. Bien peu en reviennent.

L'Auvergne et le Limousin dépendent alors des ducs d'Aquitaine, mais vers 1210, Philippe Auguste met la main sur l'Auvergne, et en 1250 établit son siège royal à Crèvecœur, paroisse de Saint-Martin-Valmeroux. À partir de ce moment, la frontière entre l'Aquitaine et la France est celle qui sépare le Limousin de l'Auvergne, passant précisément dans notre aire d'étude en longeant la Dordogne.

La féodalité du XIIIe siècle

Les seigneurs les plus puissants sont les Comtours d'Apchon, grande famille issue des Comtours de Nonette vers Issoire, qui possèdent Apchon, Cheylade, Trizac, Menet, Saint-Hippolyte, Méallet et Moussages, et déclarent en 1239 « ne tenir leurs terres de personne que de Dieu ». Il faut la force pour qu'ils rendent hommage à l'évêque de Clermont, qui les assiège vers 1290. Les de Dienne, leurs cousins, sont à l'est de notre zone et possèdent Collandres.

« Ne tenir leurs terres de personne que de Dieu » — déclaration des Comtours d'Apchon, 1239

Le baron de Charlus est maître chez lui à l'ouest de notre aire d'étude, comme suzerain de Charlus, Champagnac, Marlat, Sourniac, Miremont et Montclar. Autour de Mauriac, le pouvoir est à l'Église, représentée par le doyen du monastère de Mauriac, qui ressort du lointain monastère de Saint-Pierre-le-Vif à Sens et possède de petites terres autour de la ville : Chambre au Vigean, Lavaur à Jaleyrac. Le monastère possède aussi des fiefs importants, comme les prieurés de Bort et de Menet.

À Salers, les coseigneurs du lieu sont les de Salers, chevaliers croisés. À Champs et Lanobre, on trouve les de Tinières. Les Comtours de Saignes, lointains cousins de ceux d'Apchon, sont suzerains à Saignes, Ydes, Antignac, et vassaux des de La Tour, qui possèdent également Trizac, Claviers, Riom-ès-Montagnes, Rignac, Montbrun et Auzers, Madic. Au sud de la zone, on trouve les de Scorailles dès le Xe siècle et les de Tournemire au XIe siècle ; ces derniers se déclarent en 1284 vassaux d'Alphonse de Poitiers, fils du roi de France, comme le font également les de Fontanges.

La période est prospère : la population augmente, on défriche les forêts et on colonise les parties en altitude pour l'élevage bovin. Les petites villes comme Mauriac, ou plus grandes comme Saint-Flour ou Aurillac, élisent leurs représentants — les consuls — et négocient âprement avec les seigneurs locaux leurs droits, sous forme de chartes de franchise. La féodalité conserve en revanche toutes ses prérogatives dans les campagnes, c'est-à-dire pour la quasi-totalité de la population.

En 1328, Philippe VI, roi de France, ordonne le premier recensement du pays, baptisé « état des feux », au sens de foyer. Il en ressort que la Haute-Auvergne, avec ses 215 paroisses, est la zone la moins peuplée du royaume — une région de hautes montagnes où l'agriculture peine à nourrir une population estimée à 200 000 âmes.

Peste, guerre de Cent Ans et reconstruction

Vers 1350, deux calamités mettent fin à la vie paisible des habitants : la peste, arrivée d'Asie, et la guerre de Cent Ans, opposant officiellement Anglais et Français, mais qui s'avère être une véritable guerre civile entre les Plantagenêts et les Capétiens, tous originaires de France. À partir de 1356, la Haute-Auvergne devient une zone de dangers, en proie à une guérilla permanente de bandes se réclamant du roi d'Angleterre et travaillant le plus souvent à piller pour leur propre compte — comme celle d'Aymerigot Marchès, seigneur limousin, qui finit trahi par un Tournemire et se voit exécuté à Paris en 1390. Les d'Apchon sont toujours là, mais leur famille étant tombée en quenouille, c'est un Artaud de Saint-Germain qui épouse vers 1412 la dernière héritière des d'Apchon, reprenant les armes et le nom de la famille. Ils se contentent alors de gouverner leurs terres de Haute-Auvergne depuis le lointain Forez.

Les villes comme Salers ou Bort se dotent de murailles vers 1420-1440 pour se protéger, contre l'avis de leurs seigneurs locaux, jaloux de leurs prérogatives. La paix revenue, de nombreux châteaux sont construits ou reconstruits à partir de 1450, comme ceux d'Anjony, de Val ou de Couzan — des forteresses plus que des châteaux d'agrément. Au XVe siècle, l'Auvergne passe aux Bourbons, mais l'autorité monarchique revient en 1523 à la suite de la confiscation de l'Auvergne par le roi pour cause de félonie. À cette époque, les de Chabannes deviennent les seigneurs les plus puissants de la région ; vassaux des rois de France successifs, ils alternent soumission et rébellion.

Le roi établit son autorité en Haute-Auvergne et délègue son administration au bailli des Monts d'Auvergne. Ce territoire se subdivise en trois prévôtés — Aurillac, Saint-Flour et Mauriac, cette dernière couvrant l'essentiel de notre aire d'étude. En cas d'appel, le justiciable doit se rendre à la cour de Riom, puis en second appel au Parlement de Paris, qui devient vers 1455 le seul lieu d'appel des décisions du bailli des Monts d'Auvergne. Le bailli est à la fois juge et chef militaire ; la guerre privée, si prisée des féodaux, devient interdite, le roi ayant seul le privilège de convoquer le ban et l'arrière-ban.

Coutume, religion et ascension de la bourgeoisie

En 1510, d'éminents juristes sont rassemblés pour établir la Coutume d'Auvergne, sorte de code civil avant la lettre, recensant les pratiques juridiques en vigueur dans chaque paroisse : droit écrit dans le sud de la province, inspiré du droit romain, ou droit coutumier dans le nord. Si l'Auvergne est homogène d'un point de vue linguistique, elle est traversée par une frontière entre droit écrit et droit coutumier, qui passe dans notre zone d'étude au niveau de Mauriac et Moussages.

À partir de 1540, le protestantisme tente de s'implanter en Haute-Auvergne. Jusqu'en 1596, la guerre sévit, avec la prise de villes comme Mauriac et des pillages menés par les protestants emmenés par le comte de Bourbon-Malauze, bâtard de la maison de Bourbon. La noblesse reste cependant majoritairement catholique et, vers 1600, le protestantisme disparaît de la région de Mauriac, ne laissant que quelques prénoms de baptême bibliques, comme Isaac, chez certains fils de notables.

La petite noblesse d'épée se replie sur le métier des armes, s'arc-boute sur le code de l'honneur et refuse de « déroger » en acceptant des métiers rémunérés. Elle vit de ses revenus fonciers, et s'appauvrit par le versement des dots ou des droits d'entrée dans les abbayes. Elle cède progressivement le pas à la bourgeoisie urbaine, enrichie par le commerce et les charges de justice : on voit les avocats et notaires épouser les cadettes de la noblesse, échangeant richesse économique contre prestige. De rares membres de la bourgeoisie, spécifiquement des juristes, procureurs, juges et notaires, se voient anoblis, comme les de Douhet dans le dernier quart du XVe siècle. À cette occasion, on s'invente des lignages encore plus prestigieux, dont certains — mais pas tous — bernent les généalogistes du roi, comme les d'Hozier.

Certains paysans aisés essayent de diversifier leurs revenus par le commerce : on vend des bovins, des fromages, on commerce jusqu'en Espagne d'où l'on rapporte les précieuses pistoles ou écus d'or avec lesquels on paye la dot des filles. On revient néanmoins se marier au village ou dans les paroisses environnantes ; seuls les marchands ou notaires cherchent des alliances à quelques dizaines de lieues de leur village d'origine. De premières dynasties de docteurs en médecine se forment à l'université de Montpellier, revenant exercer à Bort, Mauriac ou Salers. Certains bourgeois deviennent très riches, comme les Chanut de la Monsélie au XVIe siècle, que l'on retrouve marchands en Espagne et actionnaires de compagnies maritimes, ou ambassadeur en Suède, ou encore les André de la Ronade, d'Apchon et Salers, qui s'opposent aux féodaux et rêvent de s'agréger à la noblesse.

Le siècle des Grands Jours et des enquêtes de noblesse

Au XVIIe siècle, le pouvoir monarchique se centralise et accentue sa pression sur les féodaux ; on cherche à réprimer les abus des puissants sur les faibles et, pour cela, les Grands Jours de Clermont sont ouverts en 1665. Devant cette cour judiciaire d'exception, souvent implacable, on juge les nobles locaux ayant commis des crimes ou délits ; quelques-uns, comme Henri de Salers, seront condamnés à mort et brûlés en effigie, leurs biens confisqués, leurs châteaux rasés. Le roi décide également, pour des raisons fiscales, de faire la chasse aux faux nobles, et déclenche en 1667 une grande enquête de noblesse à travers l'Auvergne, confiée à l'intendant Fortia. Les nobles ou prétendus tels doivent fournir des preuves de noblesse sur plusieurs générations ; certains sont alors reconnus roturiers car issus de branches bâtardes, ou parce que leurs familles ont dérogé à la noblesse en acceptant des charges rémunérées. Ils seront mis à l'amende et devront payer la taille.

La fin du XVIIe et le XVIIIe siècle voient le triomphe de la bourgeoisie et de la noblesse de robe, la paysannerie restant dans l'ignorance, l'illettrisme et la domination foncière. Bien des bourgeois se donnent alors des airs de vieille noblesse en attachant des particules et les noms de leurs fiefs après leur patronyme. C'est cette frange bourgeoise qui déclenche la Révolution et l'exil d'une partie de la noblesse et du clergé.

Révolution et déclin de l'Ancien Régime

Une partie importante de la noblesse, notamment les plus jeunes, émigre et se met quelques années au service des monarchies européennes, pendant que d'autres se refont une santé économique dans les Antilles, devenant planteurs sucriers et esclavagistes. Quelques nobles et curés sont maltraités, certains mis à mort, mais les crimes répertoriés restent peu nombreux en comparaison de l'hécatombe des grandes villes du royaume. La Haute-Auvergne reste profondément religieuse et voit rapidement revenir ses curés de campagne. Au long du XIXe siècle, les classes sociales se mélangent quelque peu ; les nobles ont perdu leur lustre, seuls certains retrouvant à la Restauration une fraction des biens qui avaient été nationalisés.

Il faudra attendre l'école obligatoire et l'urbanisation pour voir le niveau de vie augmenter, à la fin du XIXe siècle. La Haute-Auvergne reste à l'écart des tissus urbains, et seule la petite ville de Bort, reliée à Paris par le train, prétend à une certaine industrialisation — dans le textile et la maroquinerie, héritière d'une tradition remontant à plusieurs siècles.

Les villages atteignent leur maximum de population à l'aube de la Première Guerre mondiale, sur fond de réduction de la mortalité infantile. La suite sera celle du déclin démographique et économique, les grands centres urbains et industriels prenant le relais du monde agricole. Une fois de plus, les Auvergnats cherchent leur pitance sur les routes en se faisant marchands ambulants — les plus célèbres étant les marchands de toile de l'Artense et du Cézallier, qui nous ont laissé d'opulentes maisons bourgeoises construites à la sueur de leur front.